Le Règlement sur les Marchés Numériques de l'UE Montre ses Muscles : Premières Mises en Accusation contre Apple et Microsoft
Le paysage réglementaire des géants du numérique en Europe est passé de la théorie à l'application concrète. La Commission européenne, brandissant son règlement pionnier sur les marchés numériques (Digital Markets Act - DMA), a lancé ses premières actions offensives majeures, mettant formellement en accusation Apple et Microsoft pour non-conformité. Ces accusations marquent la transition du DMA d'un cadre législatif à un outil puissant remodelant activement l'économie numérique, envoyant un message sans ambiguïté aux plus grandes plateformes « contrôlant l'accès » (gatekeepers) du monde : adaptez-vous ou subissez de graves conséquences.
Il ne s'agit pas d'une escarmouche mineure ; c'est la première bataille d'une nouvelle guerre réglementaire visant à démanteler les murs anti-concurrentiels au sein du plus grand marché unique du monde.
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| Le paysage réglementaire des géants du numérique en Europe est passé de la théorie à l'application concrète. |
Comprendre le DMA : Le Livre de Règles pour les « Contrôleurs d'Accès »
Le DMA est un texte réglementaire révolutionnaire qui désigne les plateformes les plus grandes et les plus ancrées comme des « contrôleurs d'accès ». Ces gatekeepers—incluant Alphabet (Google), Amazon, Apple, ByteDance (TikTok), Meta et Microsoft—doivent se conformer à une liste stricte de « obligations » et « interdictions » conçues pour garantir une concurrence loyale.
Les principes fondamentaux incluent :
Interopérabilité : Les applications de messagerie comme WhatsApp doivent s'ouvrir pour fonctionner avec des rivaux plus petits.
Choix de l'Utilisateur : Les utilisateurs doivent pouvoir librement choisir les services par défaut (navigateurs, moteurs de recherche) et désinstaller les applications préinstallées.
Accès Équitable : Les concurrents doivent avoir un accès équitable aux fonctionnalités essentielles d'un contrôleur d'accès (ex. : boutiques d'applications, résultats de recherche).
Portabilité des Données : Les utilisateurs peuvent emporter leurs données en changeant de service.
Interdiction de l'Auto-Préférence : Les contrôleurs d'accès ne peuvent pas classer injustement leurs propres services au-dessus de ceux de leurs rivaux.
Les Accusations : Une Attaque Directe contre les Jardins Clos
Les premières accusations de l'UE sont des frappes chirurgicales au cœur des points de contrôle de ces entreprises.
Dispositions Anti-Détournement (Anti-Steering) : Les règles d'Apple empêchent les développeurs d'applications d'informer librement les utilisateurs sur des options d'abonnement moins chères ou des promotions disponibles en dehors de l'écosystème iOS. Cette restriction au « détournement », selon l'UE, étouffe la concurrence et maintient des prix artificiellement élevés, contredisant directement l'obligation du DMA de permettre aux utilisateurs professionnels de promouvoir des offres hors plateforme.
La Redevance pour les Technologies de Base (Core Technology Fee - CTF) : La nouvelle structure de frais d'Apple pour les boutiques d'applications et les paiements alternatifs—incluant une redevance de 0,50 € par installation après 1 million de téléchargements—est perçue comme une barrière de facto. L'UE soutient qu'elle est si onéreuse qu'elle « rend financièrement non viable » l'utilisation d'une distribution alternative pour les développeurs, anéantissant l'objectif même du DMA d'ouvrir l'écosystème iOS.
L'inquiétude se concentre sur la conception de l'« écran de choix » (choice screen) de Windows qui apparaît lors de l'installation. L'UE soupçonne que la conception de cet écran pourrait manipuler le choix de l'utilisateur, rendant trop facile le maintien des paramètres par défaut de Microsoft (comme Bing) tout en compliquant la sélection d'alternatives réelles comme Google Search ou DuckDuckGo. Cela violerait le mandat du DMA pour une architecture de choix équitable et non biaisée.
Les Enjeux : Amendes, Changements Forcés et Ondes de Choc Mondiales
Les conséquences de la non-conformité sont sévères. Le DMA permet des amendes allant jusqu'à 10 % du chiffre d'affaires annuel mondial d'une entreprise, et pour les récidivistes, jusqu'à 20 %. Pour Apple et Microsoft, cela représente des dizaines de milliards de dollars d'amendes potentielles.
Au-delà des amendes, la Commission peut imposer des mesures comportementales (obligeant des changements spécifiques des pratiques commerciales) et, dans les cas extrêmes, des mesures structurelles, comme forcer la scission d'une unité commerciale. L'objectif ultime n'est pas de collecter des amendes mais d'imposer un changement systémique.
Ces enquêtes ont des ramifications mondiales immédiates. Les changements qu'Apple et Microsoft sont contraints d'appliquer en Europe—comme un marché d'applications iOS vraiment ouvert ou une installation Windows neutre—deviendront des modèles pour les régulateurs et législateurs du monde entier, des États-Unis au Japon et à la Corée du Sud.
La Défense des Géants du Numérique et la Voie à Suivre
Les deux entreprises ont vigoureusement défendu leurs approches.
Apple affirme que son nouveau modèle dans l'UE, malgré les frais, « est conforme à la loi » et offre malgré tout plus de choix et de sécurité que jamais. Il argue que la Redevance pour les Technologies de Base est nécessaire pour soutenir la précieuse plateforme iOS.
Microsoft soutient que son écran de choix Windows est conforme et conçu pour offrir des options claires.
La mise en accusation formelle ouvre une enquête approfondie. Les deux entreprises ont désormais le droit d'examiner les preuves et de présenter une défense formelle. Une décision finale est attendue dans l'année. En parallèle, l'UE mène d'autres enquêtes DMA ouvertes sur Meta (publicité et modèle d'abonnement Facebook/Instagram) et Alphabet (règles de Google Search et Android).
Conclusion : L'Aube d'un Contrôle d'Accès Numérique Actif
Les premières accusations du DMA de l'UE contre Apple et Microsoft sont un moment charnière. Elles prouvent que le règlement a des dents et que la Commission agit avec une rapidité et une spécificité surprenantes. Il ne s'agit plus de principes vagues ; il s'agit de frais concrets de boutique d'applications et de la conception pixel par pixel d'un écran d'installation.
Pour les consommateurs et les développeurs, la promesse est un marché numérique européen plus ouvert, concurrentiel et innovant. Pour les contrôleurs d'accès, c'est une ère de contrainte opérationnelle et juridique sans précédent. Le DMA est désormais pleinement opérationnel, et ses premières actions d'exécution signalent que les murs entourant les jardins numériques les plus puissants du monde ne sont pas seulement remis en question—ils sont activement démantelés, une accusation à la fois.

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